06/06/2012

Ray Bradbury est mort ... et l'enfant en moi aussi un peu.

61nSL33NbUL._SL500_.jpgPour dire vrai, j'ignorais qu'il fut encore en vie. Mais apprendre sa mort a réouvert une parenthèse de mon enfance.

Pour ceux qui l'ignorent, j'allais à l'école dans une belle petite ville, où battait le coeur d'une rue neuve qui n'avait de neuve que le nom et dont chaque pavé semblait vouloir faire aller vos pieds dans une autre direction que vos genoux. Les trajets dans la DAF de ma grand-mère y prenaient des allures de montagnes russes. Cette rue déboulait non loin du choeur d'une cathédrale disparue dont il restait une tour carrée, inélégante, dans un petit parc aux statues creuses.

Mon école était non loin de là, près de la clinique et des bâtiments de l'abbaye qui abritaient la petite bibliothèque communale. Nous n'allions pas en ville. A cette époque, on ne brossait pas, et on ne quittait pas la cour de l'école pendant les récréations à moins d'une raison valable, dûment motivée.

Je n'étais pas un grand fan de la cour de récréation, surtout depuis qu'il n'était plus question d'y jouer à toutes sortes d'aventures épiques avec mes amis. Il fallait tuer le temps en attendant de grandir, au milieu des joueurs de foot slalomant entre des groupes d'élèves. J'avais d'excellents amis, mais la solitude me plaisait déjà. La solitude est un bon ami à qui il faut rendre visite de temps en temps, mais avec lequel il ne faut pas vivre.   

La chose que je craignais par dessus était le moment où un ballon venait s'écraser sur une moitié de mon visage, causant une vive douleur accompagnée d'une fracture d'amour propre. L'impact détruisait inmanquablement mes lunettes, m'obligeant à me promener avec d'ignobles bouts de sparadrap le temps de commander une nouvelle paire. En ce temps, pas de montures flexibles, pas d'assurance ... et l'aplomb des pousseurs de ballons était tel qu'en général on se faisait enguirlander en prime pour avoir dévié un tir qui allait changer la physionomie du match (à défaut de la mienne).

Les sorties étaient interdites. Et pourtant, je me faufilais, sur le temps de midi, par le bâtiment de l'école primaire jouxtant la mienne, école dont les couloirs étaient déserts car les récréations ne se passaient pas au même moment que nous. Il y avait 10-15 minutes de décalage dont il fallait profiter. Il fallait avancer plié en deux, à hauteur des portes-manteaux pour ne pas être vu d'un instituteur dans sa classe. Si la voix forte s'interrompait tout à coup et qu'on entendait un pas pesant descendre d'une estrade, il fallait courir, le coeur battant la chamade, pour tourner au bout du couloir, hors de vue. Pas vu, pas pris. Plus tard, j'ai découvert un passage au dessus d'un mur d'une cour où en se suspendant à un panneau de sens unique, puis en se laissant choir sur le trottoir, il était possible de quitter l'école par une petite ruelle.

Ensuite, il fallait se glisser dans la rue neuve, en espérant ne pas croiser un prof. Au niveau des sorties principales, profs et surveillants guettaient, car certains élèves rentrant chez eux pour déjeuner, mais sortant d'une autre issue non gardée, il était commode de se glisser dans le flux, à condition de ne pas être reconnu. Ma destination était immanquablement la bibliothèque car nous pouvions sortir occasionnellement pour y aller mais pas assez souvent pour assouvir ma soif de livres.

Pour ne pas être pris, il fallait suivre un chemin tortueux à l'intérieur de l'immense abbaye, et ses couloirs de pierre bleue glacés, été comme hiver. La puissante odeur de skaï des banquettes de la bibliothèque, la poussière de livres et l'odeur caractéristique des meubles en mélamine est encore présente dans ma mémoire. Perdu dans le plaisir de mon forfait, j'empruntais un livre, mentais consciencieusement à propos d'une vague autorisation qui m'avait été donnée de venir ce jour là.

Puis, j'allais me'asseoir sur un banc derrière un buisson qui me permettait de voir sans être vu avec mon bout de trésor que je dévorais. J'en ai lu des livres assis là, par tous les temps. Parfois je me faisais prendre, parfois mon mensonge était cru, d'autres fois j'étais puni et parfois j'étais en retenue. Jamais je n'ai été au café ou à la boulangerie (où on se faisait systématiquement prendre d'ailleurs).

J'ai lu 1984, j'ai lu Jean Ray, je me souviens surtout d'avoir lu et relu Ray Bradbury et son Farenheit 451 et Les chroniques martiennes. J'étais sur Mars, ou j'étais Montag le pompier. Un jour, je lisais "Les chroniques martiennes", et un prof m'a pris, regardant par dessus son éapule, il m'a vu, aussi surpris que moi:

- Qu'est ce que tu fais là ? - Je lis ... - Tu lis quoi ? - "Les chroniques martiennes" de Ray Bradbury - C'est un bon livre, tu l'aimes ? - Je le relis pour la seconde fois cette année ... - Pourquoi tu ne restes pas dans la cour ? - Parce que je ne sais pas y lire, il y a trop de bruit, et si mes lunettes sont cassées par un ballon de foot, je ne sais plus lire pendant une semaine au moins. - Tu sais que tu seras puni, ... car si un seul élève peut le faire, 600 peuvent le faire ? - Oui, c'est la seconde fois cette année et je serai sans doute en retenue ... - Ça t'es égal ? - Non, ça m'ennuie, mais venir ici pour lire au calme valait la peine et ce livre en valait la peine. - Et tu sors par où ? - C'est un secret ! - Bon, je retourne à l'école - Je serai là quand ça sonne.

Je n'ai jamais été puni ... on en a jamais reparlé.

18:18 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : ray bradbury, livre, lecture, enfance | |  Facebook |

Commentaires

Super billet ! :) Paix à son âme.... Marie

Écrit par : caisse d allocation familiale | 07/06/2012

c'est véritablement un site web éblouissant. Donc je partage sur Tumblr ce lien

Écrit par : assurance auto | 29/08/2012

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