Quand on se la raconte sur le net.

Mon corps et ma vésicule biliaire n’étaient plus d’accord que sur un point, la rupture. Il n’y a pas de traitement médicamenteux pour ça (arrête, tu m’emmerdes avec ton jus d’herbe et ton curcuma, et tu fais perdre du temps à tout le monde) … tôt ou tard on finit par l’enlever. Le mieux c’est encore de choisir son moment avant de devoir y passer en urgence plié en quatre par la douleur. Choisir son moment c’est aussi un moyen pour ne pas peser trop sur le boulot et la famille. Par exemple une semaine comme celle-ci comportant déjà des jours de congés, en dehors des examens scolaires.

J’ai grandi dans un milieu médical, et je suis plutôt rationnel par rapport à tout ça. Bref, si une opération n’est jamais quelque chose d’anodin et que le risque zéro n’existe pas, ce n’était pas grand-chose à mes yeux. J’en ai un peu parlé autour de moi surtout pour en savoir plus sur la vie sans vésicule.

On se dit « tout » sur le net, alors une fois sorti d’affaire, après un lapidaire "à plus tard" il me semblait logique de poster une photo de moi « in situ » avec un bon vieux V de la victoire, que je voulais rassurant. Souvenir d’un moment « comme un autre », ou pas ?

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Évidemment je n’étais pas à mon avantage sur la photo. Faut-il toujours l’être ? La vérité ne connaît guère de pudeur. Il ne faut jamais perdre de vue que nous voyons ce qu’on veut bien nous montrer. Le geste n’est finalement jamais gratuit. Même le vaguebooking poursuit le but de susciter des questions qui resteront souvent sans réponse.

J’avoue avoir été surpris par le nombre de réactions inquiètes de mes amis. Pour moi, si je postais cette photo, c’est que j’allais bien. On voit tant de choses sur le net que j’étais persuadé que les gens seraient désensibilisés à force. Mais la sympathie et l’empathie vis-à-vis de personnes réelles est bien différente de ce que nous ressentons vis-à-vis du SDF/manifestant/policier/vieil homme seul/blessé/animal anonyme.

Mais sinon, je vais bien. Les cicatrices sont très belles, mon chirurgien a bien bossé vu de l'extérieur, la douleur est acceptable (mon crédo : la douleur comme la peur sont des choses contre lesquelles il ne faut pas lutter mais qu'on apprivoise).

Preuve s'il en est que nous ne devons jamais oublier que nous sommes les metteurs en scène de nos vies sur les réseaux sociaux. Selon notre humeur et notre tempérament nous partageons les bons moments, ou les mauvais. Nous construisons une image. Même choisir de ne pas figurer ou de nous retirer des réseaux sociaux façonne une empreinte en creux de nous-même.

Était-ce maladroit de ma part ? Certainement. Involontaire ? Non ! Quel était mon but ?

Il y a quelques temps, une vilaine entorse de la cheville m’avait retenu à la maison pour quelques jours, impossible de mettre des chaussures et de poser le pied à terre. Une photo de la fête d’anniversaire de mon fils avait suscité des commentaires de collègues mettant en doute le bien-fondé de mon absence pour maladie. Une entorse allait m’empêcher de me déguiser en pirate et de boiter de mon fauteuil à la table ? Cette histoire m'avait mis en rage ...

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Depuis cette mésaventure j’ai viré TOUS mes collègues (ou presque) de mes amis Facebook, mais via-via une fuite est toujours possible. Considérant qu’une chose publiée est quasi-publique, si le système sert à charge, autant l’utiliser à décharge également pour lever le doute (et n’hésitez pas à m’envoyer le médecin contrôle). Le souci est que si la rumeur est toujours publique, le démenti respecte malheureusement strictement votre vie privée.

Nous devons toujours garder à l’esprit ce filtre conscient que nous appliquons sur nos vies publiques. Et surtout garder cet aspect à l’esprit quand nous regardons la vie des autres. L’envie, la jalousie, le dégoût, la tristesse, l’inquiétude, l’empathie que nous ressentons sont le résultat d’une forme de manipulation. Le mot manipulation n’est pas à prendre comme une action malveillante, mais comme une forme de communication, de marketing de soi. Comment aimons-nous être perçu par les autres ? Nous jouons de notre image pour nous vendre comme fêtard, instruit, bon buveur/mangeur, penseur cynique, cinéphile, audiophile, libéral, altruiste, sportif …

Nous nous résumons à une image, et ceux qui nous lisent n'en retiennent encore qu'une partie. N'oublions jamais que nous, nos actes et nos motivations sont des choses bien plus complexes qu'il n'y parait.

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