Aucun crime ne ressemble à un autre - jour 15 - #31bloggingdays

Pour ce jour 15 des #31bloggingdays, je suis tombé sur cette intéressante rubrique d'opinion sur les mass-médias et la criminalité de Thomas Fischer.

Un meurtre a eu lieu à Friburg, la victime est une jeune allemande, le suspect est un migrant. La population est en émoi, parce que les médias "à la solde de l'état bisounours cachant l'échec de sa politique migratoire" n'en ont pas parlé.

Cette non-annonce a déclenché une déferlante d'annonces. La crise médiatique secoue l'Allemagne.

Thomas Fischer est un juge fédéral à Karlsruhe et il tient une rubrique juridique dans le ZEIT.

Pour ceux qui ne maîtrisent pas la langue allemande je vous livre une version traduite et condensée de ce que j'en ai retenu. J'invite les autres à lire l'original, je ne suis pas traducteur, j'ai traduit ça au burin ... et j'ai mes biais.

Je ne suis pas d'accord avec tout, mais l'analyse par un homme confronté au crime sous toutes ses formes mérite un coup d'oeil.

http://www.zeit.de/gesellschaft/2016-12/kriminalitaet-massenmedien-freiburg-berichterstattung-tagesschau-fischer-im-recht/komplettansicht

Dans la suite, le "JE" exprime l'opinion de l'auteur, pas la mienne ...

L'année 2016 se termine comme elle a commencé. A nouveau on évoque, discute et constate une "étape" franchie. On parle de l'échec de la politique d'asile, on demande la modification des codes de déontologie journalistiques. Les redacteurs en chefs, les analystes parlent de meurtres liés à l'immigration, de viols, de la liberté de la presse et de la signification de la vérité.

A Friburg une personne est décédée, à Bochum deux personnes ont été agressées sexuellement. Des suspects ont été arrêtés. Le néologisme élu mot de l'année "postfaktisch" (litt. "au-delà des faits") arrive à point, comme pour souligner ironiquement que "les faits ne comptent pas".

Thomas Richter livre 11 réflexions à propos de cette affaire sérieuse:

Premièrement : 

"Imaginez si un Allemand avait violé une migrante mineure avant de la tuer. N'en aurait on pas parlé au journal ? Voila !" cette question formulée sérieusement vient du forum du journal. La réponse qui semble évidente à son auteur serait que l'émoi aurait été considérable jusqu'à ce que le dernier des abrutis en Allemagne comprenne ce qui importe, à savoir un "auteur allemand", et une "migrante victime".

Si on y réfléchit même brièvement, un doute survient. Je ne puis qu'appuyer ce doute: de tous les cas de viols, de meurtres, de coups et blessures et d’agressions commis sur les migrants mineurs, tout comme sur les mineurs non-migrants le journal ne parle pas une seule seconde. Vérifiez vous-même: prenez une feuille et listez de mémoire les faits parus dans la presse ou commenté au journal qui vous viennent.

Deuxièmement :

Cette semaine, il est de bon ton d'évoquer le code de déontologie journalistique et les mensonges téléguidés dans les médias par l'État. Car si cela n'était pas évoqué, on pourrait donner l'impression qu'on a déjà écrit assez sur ce sujet. Or tout le monde n'a pas encore livré ce qu'il trouve bien ou mal, ce que les autres ont dit, et surtout pas dit, pourquoi ils l'ont dit, comment ils auraient du en parler si ils l'avaient fait. Mais après avoir évoqué pourquoi ils n'en ont pas parlé, il faut dire comment ils auraient du en parler et pourquoi si ils en parlent maintenant, il est trop tard. On en parle pas, puis on explique pourquoi on n'en parle pas, puis on en parle en disant pourquoi on en parle, puis comment on aurait du en parler et on recommence.

Troisièemement :

L'Afghan vient d’Afghanistan, et selon le rédacteur en chef du journal Cicero, il subit un choc culturel, par exemple en voyant l'affiche d'un salon érotique, qu'il ne verrait pas à Kaboul. Si il a l'age de s'intéresser à la sexualité, c'est problématique. Il n'a pas encore été déterminé pourquoi ce choc culturel touche précisément les jeunes afghans et les dégâts spécifiques causés dans leur cerveau. Je ne me souviens pas des sentiments, pensées, fantasmes, désirs et peurs causées par ma première confrontation avec la pornographie (et cette évocation de ma puberté me semble déplacée ici), mais je reconnais que l'une ou l'autre image m'a conduit à des pensées qui auraient été considérées comme inappropriées par mère, tantes et enseignants, si ce cercle de personnes en avait eu vent.

Ce que je comprends : l'Afghan n'a pas rarement une image archaïque de la femme. Ils débarque en quelque sorte de la campagne à la ville et y découvre salons érotiques et table-dance, silicone et ongles à paillettes. Il est choqué. Mais comment ? Il est content ? Dégoûté ? Autrement dit, qu'y a t'il d'afghan chez l'Afghan en Germanistan ?

Ce que je ne comprends pas : Pourquoi penserait-il que la femme de ce pays des merveilles puisse ou doive être violée ? Le peut-on chez lui ? Je ne pense pas. Les jeunes afghans agressent-ils des jeunes filles comme si de rien n'était ? Existe-t'il un pays d'origine où le viol suivi du meurtre d'une femme passant par là est culturellement ancré ? 

Ces questions semblent étranges. Pourtant il faut y répondre si et avant même qu'on puisse affirmer qu'il y a quelques chose de spécifique chez tous les migrants ayant conduit au crime de Friburg.

Quatrièmement :

La criminologie est passionnante et intègre des disciplines de recherche quantitative empirique et d'analyse qualitative. Sciences sociales, Sciences culturelles, Droit, Sciences politiques, Pédagogie et Psychologie se liguent pour répondre à la question de ce qu'est le crime. Comment et qui définit le crime ? Comment naît-il ? Comment est-il perçu ? Quelles sont les formes de crimes ? Comment on l'appréhende, le constate, le mesure ? Quels moyens pour reconnaître le comportement criminel, l'éviter ou l'empêcher.

Au niveau micro on se consacre a des questions de détail, comme par exemple "étrangers et crimes liés à l'immigration". Il existe des centaines de mètres de littérature sur la question originaire de nombreux pays dans les instituts, facultés, commissions et ministères.

Rien n'indique cependant qu'un rédacteur en chef ou un journaliste puisse avoir des connaissances qui seraient meilleures, plus récentes ou qualifiées ou qu'il aurait pris connaissance et assimilé intellectuellement l'état scientifique de la question. La même chose est valable pour les représentants des syndicats policiers et autres analystes.

Cinquièmement :

L’Allemagne se déchire sur la question de savoir si il s'agit d'un "meurtre comme un autre".

Celui qui a sorti cette idée d'un "meurtre comme un autre" devrait avoir honte et se taire. Sans même parler de la qualification juridique du crime dont on ne sait pas encore si il s'agit d'un meurtre. Meurtre, assassinat, coups et blessures ayant entraîné la mort, ou viol ayant entraîné la mort ou un fait accidentel non punissable. La justice devra trancher.

A ce stade, personne ne peut s'arroger le droit de parler du "meurtre de Friburg et de ses conséquences". Pire, en parlant d'un "meurtre comme un autre" et de là d'un "meurtre pas comme les autres" qu'on serait obligé de médiatiser on fait le lit d'une mentalité sans empathie et cynique. Combien de meurtres "comme les autres" connaissez-vous chez lecteur. Qu'est ce qu'un meurtre normal ? Le journal doit-il mentionner un SDF retrouvé le crâne écrasé et grignoté par les rats sur une décharge ? Faut-il évoquer les traces de piétinement sur la tête du jeune retrouvé inconscient, tels qu'ils sont évoqués quotidiennement dans les tribunaux de ce pays ? Vous voulez savoir combien d'enfants secoués finissent tués ou handicapés par le fait de parents surmenés, stressés, ivres ou en colère.

Et surtout, de quand date la dernière fois que vous vous êtes plaints de ne pas être informés de ces faits ?

Sixièmement :

Qu'est ce que la vérité que tout le monde réclame ? Comment la définir ? Pouvez-vous écrire toute la vérité sur vous-même ? Qui le pourrait ? Avez vous déjà commis un acte délictueux (probabilité 100%). Si oui, lequel ? L'avez-vous communiqué ? Si oui, quelles réactions ? Si non, pourquoi ? De combien de crimes mentionnés à la télévision vous souvenez-vous ? Les derniers mois vous avez vu des images d'enfants se battant pour leur vie, affamés et malmenés. Avez vous exigé de savoir ce qu'il était advenu d'eux ?

Septièmement : 

Combien de délits sexuels sont commis en Allemagne par a) des catholiques b) des protestants c) des femmes d) des universitaires e) des médecins f) des célibataires g) intérimaires h) Bavarois. J'imagine que vous le savez. C'est un besoin légitime et naturel de la population allemande de décrire précisément les groupes à risques, pour savoir que penser et comment se comporter. Et surtout comment réduire le risque.

J'imagine que tout le monde sait approximativement si les délits meurtriers sont plus élevés dans certaines populations, comme les afghans, les allemands de souche entre 15 et 30 ans, le tout rapporté à leur nombre absolu.

Sinon toute cette agitation ne ferait pas sens. Lorsqu'un yaourt à la vanille est moisi, on ne peut en effet s’exciter sur la moisissure des yaourts à la vanille que si on sait, suppose ou accepte que la moisissure des yaourts à la fraise est moins fréquente. Sinon il faudrait considérer les yaourts dans leur ensemble et les comparer à d'autres produits laitiers. Si on ne peut toujours pas déterminer combien de produits moisissent, on peut toujours titrer que les "Yaourts sont empoissonnés" mais on se retrouve alors de facto au niveau d'intelligence de ces téléspectateurs qu'on abrutit depuis des années.

Autrement dit: Il est important de dire sur quel degré d'abstraction repose le devoir de vérité vis à vis du crime de Friburg.

Huitièmement :

Un crime a été commis à Friburg. On ne sait pas si un autre suivra. Un suspect a été arrêté. Il ne s'est pas exprimé. La police a des sérieux indices sur le fait qu'il a commis le premier acte délictueux. C'est ainsi, ça se passe ainsi, ça a du sens d'un point de vue juridique.

Ce qui ne fait pas sens, c'est que d'innombrables experts (en penaltys, crise mondiale, politique bancaire,  etc.) devisent des conclussions de politique mondiale qu'il faut tirer de cet événement. Animateurs, journalistes et commentateurs experts ne font guère mieux.

Neuvièmement : 

Le journal n'a pas parlé en prime-time de l'arrestation d'un mineur suspect. Impensable ? Impensable !

Tout le monde se confond en excuses. Pourquoi ces excuses, alors que que ceci se passe plusieurs fois par an en Allemagne ? Les raisons de la colère et de l’exigence de publier la vérité ne sont pas à chercher du côté de l'empathie envers la victime ou sa famille mais dans le fait que le suspect appartient à une minorité qui rencontre dans notre pays la peur, la colère, la haine et le rejet. Je ne partage pas ces émotions irrationnelles, cette peur ignorante. Je les trouve repoussantes. Je ne suis pas responsable du bien-être et de l'adhésion du peuple, et pour cette raison je vous le dis, cher compatriote courroucé: allez-vous faire foutre !

On pourrait pour remplir le vide post-factuel du spectateur faire une retransmission live d'une clinique pour enfants à Alep ou d'une maternité au Soudan ou d'un orphelinat à Kaboul. Pour le bien de l'empathie allemande et son droit de connaitre la vérité, toute la vérité.

Dixièmement : 

Pourquoi les journalistes professionnels tombent toujours dans le même piège ? Pourquoi une non-annonce devient une annonce dés lors que 20 millions de citoyens excités pensent que ça en est une ? Pourquoi ne parle-t'on pas en premier lieu des tentatives d'instrumentalisation ?

Selon le président d'un parti populiste, il faudrait modifier le code déontologie pour pouvoir mentionner la nationalité d'un suspect. Actuellement, elle ne peut-être mentionnée que si cela à une importance pour la compréhension du délit. Selon eux, elle devrait donc être toujours mentionnée même si elle n'a pas de lien avec les faits. Traduisons-les : la nationalité d'un suspect a toujours une signification pour le compréhension du délit. 

Affirmations stupides, mais applaudies.

Si j’exigeais que pour chaque délit on mentionne la confession religieuse, l'appartenance politique, l'orientation sexuelle du suspect, je passerais pour fou. Ça ne signifie pas que ces informations ne soient pas pertinentes du point de vue de la criminologie. Elles sont tout aussi importantes que le parcours scolaire, le nombre de partenaires sexuels et les relations existant entre l'auteur et la victime.

Onzièmement : 

A la fin surnagent quelque questions: 1) les étrangers commettent ils plus de crimes ? Si oui, lesquels et pourquoi ? 2) les demandeurs d'asile commettent ils plus de délits ou d'autres délits que les autres migrants ? Si oui, lesquels et pourquoi ? 3) les autochtones commettent ils plus de crimes que les étrangers ? Si oui, lesquels et pourquoi ?

Ces questions font l'objet d'études, en Allemagne comme ailleurs. Pas par ennui ou hasard, mais parce que la question migratoire est une sujet conflictuel depuis des générations.

L'opinion que les crimes de Friburg et d'ailleurs soient les signes de l'échec de la politique migratoire et que le renvoi sélectif des demandeurs d'asile soit une solution pour réduire les menaces à notre sécurité est fausse. Elle ne devient pas plus vraie par sa constante répétition.

"Peur et Anxiété" est l'état d'esprit des allemands fin 2016. Radio et télévision y consacrent des sujets quotidiens. Mais malgré la pays paralysé par la peur, les achats de Noël se passent bien. Personne n'a stocké 20 litres d'eau, des boites de conserves et des biscottes. Même l'imminence de la troisième guerre mondiale ne pourra rien contre les émissions de Noël.

Conclusion :

Celui qui ne peut vivre avec la migration est certes un citoyen inquiet, mais aussi un citoyen inquiétant car il n'a pas trouvé sa place dans le nouveau monde globalisé. Selon toutes les études criminologiques des 150 dernières années, il est en danger et dangereux, car il est désintégré, déçu, frustré et se sent du côté des perdants. Il tend d'une manière proportionnellement plus élevée au recul social, au comportement auto-destructeur et est tenté par la haine irrationnelle envers les faibles et les minorités, il est enclin aux actes violents ainsi qu'à l'adhésion aux groupes d'extrémistes politiques et/ou religieux.

Les États-unis ont une longue expérience et quelques études sur la question. Certaines se concentrent sur la problématique des immigrés allemands. Les jeunes hommes isolés, migrants économiques illégaux issus de Berlin, Hamburg ou Dresden qui se sont rués vers le pays de leur rêves sans admettre qu'ils devaient laisser leur culture allemande dans le port de New-York City. L'un ou l'autre y aurait même violé une jeune femme américaine.

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